[Commun] QG Suisse de la RIP

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[Commun] QG Suisse de la RIP

Message par Sonaka le 19/4/2012, 20:06




Pas sûre que l’on va réussir à se retrouver là dedans en un seul jour lol
tu veux pas sauter sur place pour nous faciliter la tâche??????

Sans le moindre rapport avec la mission se déroulant à Varsovie, voici un épisode ayant eu lieu peu après l’atterrissage en suisse de notre point de repère dans ce récit.
Sigurd Dogaku.
Une personne qui ne méritait probablement pas ce rôle, en fin de compte.

A la lecture du message, Dogaku rangea son téléphone portable et balaya la foule du regard, tentant d’ignorer la migraine qui le tiraillait depuis qu’aucun des langages employés ne correspondaient à son suédois. Le hall était bondé, empli de personnes errant d’un terminal à l’autre à la recherche de l’avion qui les concernait, avec une patrouille de militaires qui seule parvenait à circuler convenablement dans la marée humaine. Il les considéra un moment, eux et leurs fusils. La situation lui paressait ridicule: si jamais ceux-ci faisaient usage de leurs armes, la moindre balle tuerait au moins dix personnes. Le genre de pensées qui lui venaient et repartaient aussi rapidement, ces dernières années. Il avait beau avoir sérieusement essayé l’armée, le principe même de la violence le rebutait fortement. C’avait probablement plus été l’aspect social qui l’avait attiré, se disait-il désormais.

Moins d’une heure plus tôt, il en aurait pourtant fait usage sans hésiter, tant son voyage avait été inconfortable. L’avion lui avait laissé l’impression d’une garderie, avec une omniprésence d’enfants en bas âge dans les rangées de voyageurs. Et particulièrement bruyants, également.
Sans compter les mégères qui leurs avaient donné la vie, qui erraient sans cesse librement dans l’appareil. Elles se comportaient comme si leur statut de matriarches leurs conféraient tous les droits sur le reste de l’humanité, avait-il remarqué.
Quand un délicat bambin lui avait éternué sur le haut du crâne, le suédois avait vaguement envisagé de hurler au scandale, avant d’en être dissuadé par un mari sensiblement mieux bâti que lui.
Au moins, une hôtesse avait prit son parti, ce qui l’avait apaisé.
De tout cela, il conservait une certaine rancœur envers tout ce qui ne mesurait pas au moins un mètre de haut sans assistance. Et qui braillait probablement autant qu’il ne respirait.

Quelques uns de ces spécimens de bambins étaient encore présents dans ses alentours immédiats, l’empêchant d’entendre les annonces des enceintes. Non pas qu’il en avait besoin. C’était simplement quelque chose de plus à leur reprocher, et rien ne lui convenait davantage en cet instant.

Mais rien de tout ceci n’avait été aussi désagréable que la présence de « Facemuraille », l’énigmatique sorcier, prêtre ou zélote d’on ne savait quelle secte danoise, juste à ses cotés. Tout de noir vêtu, à la manière d’un croque-mitaine, ce quadragénaire n’avait répondu à ses tentatives de conversation que par les plus impénétrables des regards. La RIP avait arrangé les réservations de l’avion, et regroupé les arrivants par commodité lorsque cela était possible. Et la présence du sectaire à ses cotés s’était avérée aussi incommodante que possible.
Dans le large spectre des activités paranormales, le danois opérait très probablement dans quelque chose de louche, tant l’énergie négative qu’il domptait quotidiennement se répercutaient physiquement aux yeux de ceux qui savaient y prêter attention.
Cela expliquait également pourquoi Dogaku était d’aussi mauvaise humeur, à mieux y réfléchir.

Heureusement, ce dernier l’avait immédiatement quitté une fois débarqué, prétextant bénéficier de son propre moyen de transport dès à présent. Avant qu’ils ne se séparent, le suédois put constater l’étendue des bagages de son acolyte, une simple valise étonnamment menue qui –Dogaku l’aurait juré- s’était soulevée d’elle-même à plusieurs reprises, comme si animée d’une force propre. Car après tout, les douanes n’auraient probablement pas laissé un animal d’un genre quelconque être enfermé là dedans.

N’est-ce pas, Pad’Bol!?

En plein vol, il avait tenté de demander des informations à l’entité fantasmagorique qui s’était prise d’affection pour lui. Mais celle-ci s’était entêtée à détourner la conversation, préférant aborder avec son médium divers autres sujets d’un tout autre intérêt selon elle, tels que le détail des souffrances que Dogaku aurait à subir en cas de dépressurisation de l’appareil, les scabreuses lubies nocturnes du commandant de bord, et de diverses anecdotes relatives aux « meilleurs » moments de la vie de certains de ses voisins de bord, que le voyageur espérait bien oublier d’ici son prochain sommeil.

Son regard s’arrêta un instant, reconnaissant les traits d’un vieillard qui avait effectué le voyage avec lui. L’homme, ancien travailleur dans le bâtiment, avait du s’amputer la moitié d’un bras pour survivre à un accident qui avait couté la vie à deux de ses collègues. Le tout avec un matériel et des conditions qui avaient rendu le détail de l’histoire dignement répugnants.

Mieux valait penser à autre chose, se dit-il. Car en plus, il avait quelque chose d’autre à faire pour le moment.

Et après une longue minute de recherche, enfin, il la vit : dans la foule, une pancarte tendue à bras le corps, au dessus des visages, avec marqué dessus « Sig’peluche ici!! » au marqueur noir en lettres capitales, et des annotations semblables à des kanji pour occuper les bords. Dès lors, il lui suffit de baisser le regard et suivre les deux bras tendus pour retrouver le haut du crâne de mademoiselle Ujiwaru, qui peinait à se signaler dans la masse du fait de sa petite taille.

Tout en pestant contre cet enfantillage, il se fraya un chemin dans la cohue, de son mieux, pour la rejoindre, le sourire aux lèvres. Elle le lui rendit bien, tout en se retenant de lui tirer la langue en devinant son humeur à la mine qu’il avait.
Pour autant, Dogaku sentit l’influence du surnommé Facemuraille s’effriter progressivement au contact de son amie.

-Alors, t’as réussi à venir, cette fois?
-Oui, le voyage s’est bien passé, merci.
-Bah bien sûr que ça s’est bien passé, j’vais pas te poser la question.
-Mais c’était long et horrible!, se plaignit aussitôt l’arrivant. Des mômes dans tous les coins à m’en ruiner les tympans.
-C’est mignon un bébé, pourtant.
-Pas quand sa couche est pleine à craquer, se remémora sombrement Dogaku. J’ai cru que sa mère allait essayer de le changer, à un moment.
-Ah ouais, alors ça pour « se changer », toi aussi t’es bon. J’ai tout vu, glissa-t-elle, taquine.

Il fronça les sourcils, comme à son habitude. Elle se contenta de désigner la ligne verte, visible à travers une vitre, qui précédait le secteur des douaniers. L’un deux était en train de les regarder tous deux, le regard impénétrable. Dogaku le reconnut aisément.

-J’ai adoré la tête que t’as fait quand ce type t’as arrêté. Alors, M’sieur Dogaku, on essaie d’introduire illégalement de la quincaillerie dans le pays? Enlevez-moi votre ceinture, chemise et pantalon, on va examiner tout ça!
-Je crois que mes chaussures font hurler les détecteurs de métaux, grommela le suédois qui n’avait pas eu besoin de se dévêtir au-delà de ce point. Ca m’a fait le même coup au départ. Mais j’pas sûr.

Enfin, il était arrivé en suisse. Sa compagne avait fait le parcours la semaine dernière, et en avait profité pour s’occuper des modalités sur place, en termes de logement et transports, le tout en location pour elle et son patron. En vérité, Dogaku aurait du être de ce voyage, lui aussi. A ceci près qu’un incident de dernière minute -une perte de conscience à vingt minutes du départ, attablé à un bar en zone internationale- en avait décidé autrement.
L’expatriée s’en était d’abord terriblement inquiétée. Mais avec du recul… elle trouvait la situation hilarante, et le voyage en avait été sensiblement plus confortable pour elle : deux places, deux repas.

-Bah, je suis sûre que t’adores quand ces types te font des fouilles au corps.
-Mmmh.
-Mais si, vous étiez trop choux, tous les deux. Fais l’un pour l’autre. Fallait pas t’arrêter aux chaussures.
-Beurk.

Les deux compères étaient maintenant aux portes de l’aéroport, Dogaku légèrement en retrait et peinant pour manœuvrer ses bagages. La demoiselle aurait aisément pu transporter la valise d’une seule main, mais n’appréciait guère jouer le rôle de la mule. Pas plus que son compagnon n’aimait se sentir assisté, pour ceci comme pour sa maladie.
Cela ne l’empêcha nullement de se plaindre tout le long du trajet, pour leur plus grande satisfaction à tous les deux. C’était sa manière d’alimenter la conversation.

-Allez, fais pas cette tête. On est en suisse, le pays des grisons, des maîtres chocolatiers et du café, faut se réjouir!
-Hum? Ils font du café, en suisse?
-J’espère bien, oui. Nespresso, ça te parle?
-Euh… pas sûr que ça fasse partie des emblèmes du pays, ça.
-Me demande combien coûtent les capsules, ici, songea la jeune femme. Pas encore eu le temps de regarder…
-Les francs suisses, ça donne combien en couronnes?

Ils en étaient désormais aux parkings, le genre de décor dans lesquels un film trouvait toujours une scène d’action à insérer. L’espace d’un instant, Dogaku cru discerner un homme –qui lui rappelait étrangement Facemuraille- dans un coin obscur du bâtiment encrassé, adossé à un mur et en train de se lécher les doigts.

Ou quelque chose comme ça. L’est pas net, ce type.

L’agent de la RIP n’envisagea nullement d’aller le voir, mais tenta de s’approcher légèrement pour jeter un œil. Et demander à sa collègue si elle voyait la même chose que lui, tant qu’à faire. Mais en se retournant pour lui parler, il la vit s’arrêter devant une voiture à peinture rouge vif, et eu aussitôt eut un très mauvais pressentiment. Le véhicule arborait un écusson de jaune et noir que même lui reconnaissait.
Ca ne devait pas être sa voiture… et pour cette même raison, c’était très sûrement la sienne.

-Putain, nan.
-Et si je te dis que si ?
-Alors je te dis nan, putain.
-Allez, faut savoir s’amuser de temps en temps.
-Nooon. On peut pas se permettre de…
-Si, justement, on peut se le permettre facilement, pour quelques jours, avant de trouver un truc correct pour la durée. Et si j’ai la flemme de chercher, ben ça arrive à tout le monde, hein.
-Mais on a pas besoin de…
-J’y suis allée doucement, seulement une semaine, et seulement ce modèle. Tu sais que y’a nettement plus cher qu’une Ferrari, quand on veut?
-Non. Et j’ai même pas envie de savoir combien on peut claquer dans une bagnole.
Elle s'approcha lentement de la voiture, faisant mine d'en caresser la portière et de tourner autour a la manière de certains pseudos-mannequins. Voyant que son coéquipier n'appréciait ni l'attention ni l'humour, elle changea de tactique pour éponger ses bavures, tandis qu'ils prenaient place dans le vehicule.

-Allez, étends un peu ton champ de vision, et change de perspective. Là, t’es juste en train de te dire que j’assouvis un caprice aux frais de la maison, hein ?
-Au mot près, ouais. C’est tout à fait ça.
-Et si je te dis que c’est pour faire une première excellente impression une fois arrivés dans la base de la RIP, qu’est ce que tu en dis?
-Que tu vas essayer de m’embobiner.
-Tais-toi et allez, imagine la scène : tu arrives au volant d’une super cylindrée, accompagné d’une très jolie fille toute souriante, et en plus tu vas faire comme si de rien n’était parce que t’es moitié habitué, moitié blasé, moitié gêné.
-Ca fait trois moitiés.
-Façon de parler, merci
. Bref, les gens vont se dire que tu es un mec qui en jette, et ça va s’imprimer dans leurs mémoires.
-Ou un connard arrogant qui adore s’afficher.
-Pour un homme qui a réussi, qui attirera le respect de ses pairs, et que les femmes voudront toutes côtoyer, continua Ujiwaru.
-Donc je vais attirer les bourrés d’orgueil, en plus?
-Eh oh, toi t’es juste grincheux. C’est qui la pro, hein?
-Mmmh… toi? Il parait, ouais.
-T’as bien vu mon cv et mes diplômes avant de signer, non ?
-Ouais… mais c’était écrit en coréen, donc ça pourrait aussi bien dire pâtissière de l’année que j’en saurais rien. Pis j’ai surtout vu le mail ponctué de lol avant de dire oui, d’ailleurs.
-Merci de la confiance. C’est justement à cela que je voulais en venir.
-Me remercier?
-La confiance. Si tu as l’air sérieux, les gens te font confiance. Si tu fais négligé, tu peux passer à la trappe très facilement. Ce qui devrait te rappeler des choses.
-Hum, éluda le concerné.
-Quand tu veux faire une bonne impression, il faut impressionner. Oui?
-Mmmmh… mwais.
-Hey, oh. Tu te souviens de ce qui s’est passé, quand le gros viking t’as vu croiser les jambes sous la table en réunion?
-Ouais… client perdu, d’accord. M’enfin s’il est bête au point de s’arrêter à ça…
-C’était un con. Mais ça n’est pas le seul.
-Bwooeuh… on verra. De toute manière, ça n’a rien à voir avec le fait de jeter des sous par les fenêtres pour débarquer en fanfare avec bimbo et Ferrari…
-Je fais bimbo!?, s’offusqua subitement la jeune femme.
-J’ai pas dis ça, pitié…
-Nan mais si c’est le cas, faut me le dire, et je…
-Non! Non!

A nouveau, Dogaku la regarda en biais, à défaut d’être capable de le faire d’un mauvais œil. Dans ce genre de cas, il se demandait toujours si ses propos tenaient du prétexte, de l’expertise, ou d’une formidable aptitude à joindre l’inutile à l’agréable.
Une Ferrari, pour lui.
Il lui était préférable d’en ignorer les détails, pour le moment du moins.
Entendre du suédois lui faisait du bien, pourtant. Tenter de décrypter l’anglais était un exercice exténuant pour ses neurones, sollicitant toute son attention de façon permanente.

-Ce que je veux te dire, c’est qu’il faut qu’on se vende bien, ici. Nous sommes de petits poissons, à coté des grosses usines à gaz comme les organisations nationales et des chapitres millénaires de religieux. Si en plus on passe pour des amateurs et qu’on découvre que les places sont limitées...
-Bof. Ca n’a rien d’important, tant qu’on fait bien le boulot…
-Ca n’est pas toi le patron, ici. Ca peut être important sans que tu le saches ou que tu le décides.
-Mwouais, ben euh… intéresse-toi plutôt à la route, pour le moment.

Il pouvait parfaitement conduire, et le faisait sans le moindre problème lorsqu’il en avait besoin. Au volant, le narcoleptique se sentait suffisamment concentré pour toujours avoir le temps de s’arrêter quand son esprit s’engourdissait. D’expérience, il n’avait jamais frôlé l’accident, en aucune façon. Mais au sortir somnolant d’un voyage en avion, Dogaku se sentait trop capable de basculer pour vouloir tenter l’expérience.

-Et maintenant, rugissez, belles cylindrées!
-Euh… ça peut monter jusqu’à combien, ce truc?
-Ca dépend. Sur la route ou sur circuit?
-Et les routes suisses, elles sont limitées à combien? C’est quel pays où y’a pas de limite de vitesse, sur les autoroutes, déjà?
-L’Allemagne, je crois.
-Bon bah je sais pour quelles missions je vais te déconseiller, alors.
-Ne t’inquiètes pas, je ne vais pas forcer sur la voiture. Ca va.
-Mwouais…
-…
-…Pad’Bol, confirmation?
-T’as vraiment pas confiance, ou c’est juste une blague?

Dogaku ne put s’empêcher de faire la grimace : le spectre se contenta de ricaner faiblement, de son habituel graillement métallique. A cet instant, il décida qu’il ne voulait pas en savoir davantage, en fin de compte. Et qu’il n’en avait pas besoin.
Au moins, cela signifiait qu’il n’était pas immédiatement menacé.

Normalement.
En général, du moins.
Euh… Pad’Bol?
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Re: [Commun] QG Suisse de la RIP

Message par Sonaka le 1/9/2012, 20:57


Des cours d'anglais.

Ca ne l'enchantait guère, bien sûr. Mais le verdict était tombé: le russe avait beau être dans la tranche inférieure du top dix des langues les plus parlées sur cette planète, la maîtrise que Dogaku en avait l'avait catalogué comme "disposant de compétences linguistiques incompatibles avec une participation prolongée aux activités de la R.I.P. sous l'homologation d'agent permanent".

Cela se résumait à une capacité de communication insuffisante, tout simplement. Des autorisations spéciales pouvaient être accordées à la discrétion des hautes instances, mais pas un seul de ces influents personnages n'avait jugé pertinent de lui en faire profiter.

Car même chez les spécialistes du paranormal, tout le monde n'était pas disposé à considérer le dénommé "Pad'Bol" comme étant autre chose qu'une affabulation mensongère, doublée d'opportunisme. Le suédois y était habitué, dans son pays ainsi qu’au sein même de son affaire.

-Parce que genre c'est franchement moins crédible que le mec qui dit être l'arrière petit fils de Zeus sur la cent vingt septième génération, se plaignit Dogaku, en suédois évidemment.
-Il peut lancer des éclairs, objecta sa collègue sans poser sa fourchette. Forcément, qu'ils le croient. Et puis, selon la mythologie...
-Ca ne suffit pas à prouver qu'il est fils d'un dieu. Juste qu'il fait apparaître des éclairs d'un claquement de doigt.
-Ca n'empêche qu'il a des pouvoirs surnaturels. C'est ça qui compte.
-Mouais. Pas convaincu.
-Pourquoi tu ne leur as pas récité comment leurs tumeurs s’étaient développées ou quelque chose comme ça?
-Parce que ce crétin d'Pad'Bol s'est contenté de ricaner bêtement tout du long de l'entretien.
-Ah? Il n'a vraiment rien dit?
-Il m'a juste dit que le blond avait une peur bleue des dentistes, et qu'il s'énervait inconsciemment lorsqu'on grinçait des dents. Très utile.
-Ah ça. C'est tout?
-La rousse. J'ai failli avoir droit à ses...
-Ses?
-Bin... comment dire...
-Mensurations? On vire coquin, Mr Pad’Bol?
-Non, non. A la composition intégrale de son séquençage ADN prit à partir des sucres de chais-plus-quoi.
-Bah c'est très bien, ça. T'aurais du le leur dire, ils t'auraient forcément cru.
-Genre j'étais capable de m'en souvenir pour le répéter. Rien qu'à prononcer, c'est coton. Nan, autant laisser couler.

Dogaku s'interrompit, et fit mine de s'intéresser à son bouillon de légumes. À mieux y réfléchir, il se rendit compte qu’Ujiwaru avait raison, qu'il aurait pu faire meilleure impression à ses interlocuteurs. Mais n’éprouva pas le moindre regret quant à la maigreur de sa prestation.


Ca n’aurait rien changé, de toute manière. Voulaient juste en finir vite et aller manger. Sinon ils auraient posé plus de questions, hein.

Face à lui, Miss Ujiwaru profita du temps de réflexion de son compagnon pour s’en retourner à son poulet, qu’elle était en train de manger depuis moins d’une minute. Du moins... elle était censée le manger, pensa Dogaku.
Elle lui donnait plutôt l'impression d'attaquer la carcasse de viande à un rythme alarmant, en arrachant avidement des morceaux entiers avec ses couverts. Chaque bouchée engloutie en appelait deux autres et rendait ses voisins curieux, même si elle parvenait à conserver une certaine dignité dans sa goinfrerie.

-Donc, tu comptes sur moi pour que je te donne des cours?
-On a déjà essayé ça, non?
-Ca te coûtera un restau' de l'heure.
-Sûrement pas.
-Un toutes les deux heures?
-T'es nulle comme prof, je suis nul comme élève. On oublie.
-Si c'est un bon restau', je suis sûre que l’on peut y arriver.
-Il parait qu'ils ont engagé du personnel pour donner des cours de langue. A moins qu'ils utilisent des agents anglophones pour se charger de ça. Je vais plutôt tenter ça.
-Waow. Sigurd, motivé pour apprendre?
-Ah mais non. J'en ai absolument pas la moindre envie, ça va être chi-a-ant comme tout. D’ailleurs, c’est super confortable, de pas comprendre ce qui se dit autour de soi dans le bus et les couloirs. Zéro mobilisation pour le cerveau, j’peux me concentrer sur ce que je veux quand je veux.
-Et donc?
-Bin si j'ai pas le choix en étant obligé d’apprendre, autant bien le faire. Donc ça t'exit tout de suite.
-Oh oh, « exit ». On parle anglais, maintenant?
-T'as vu comme j'apprends vite?


Dogaku le prenait plutôt bien, en vérité. Déjà parce qu’il s’y attendait, mais aussi parce qu’il en avait vaguement envie. Pour autant, ce genre d’apprentissage appelait une quantité d’efforts qu’il n’était généralement disposé à fournir que sous la contrainte.
Aussi absurde que cela puisse paraître, il venait sciemment de faire en sorte qu’on lui pose ces contraintes. Lui-même en était vaguement conscient.

De bien meilleure humeur qu’il n’y paraissait, le suédois commença même à fredonner un air de sa composition, profitant du temps qu’il lui restait en tant que membre linguistiquement isolé de l’organisation.

-« Y’a pas de soucis quand personne me comprend,
J’peux dire « pipi » et plein de trucs méchants,
Tra-la-la, Siggy content…»
-Bravo. Très malin.
-Mais si, regarde. Tu vois, celle là qui m’a sifflé la dernière part de tarte sous le nez? Eh bien j’aime beaucoup ses lunettes, elles lui donnent un sacré coté raton laveur, déclara-t-il en haussant la voix.
-Tu joues avec le feu, là.
-En parlant de feu, y’en a qui manquent vraiment pas d’occaz’ de frimer avec leurs supers pouvoirs. Ce chaman, là bas, il a pas pu s’empêcher de faire flamber son assiette pour réchauffer ses patates. Si c’est pas un grand gamin, ça… l’est à deux pas du micro-ondes!
-Et s’il te comprend?
-Il a une tête de chinois, il peut pas parler suédois… ou alors c’est injuste que je doive apprendre l’anglais si même .un chinois connait ma langue. Non?
-Thaïlandais, plutôt.
-C’est la même chose.
-Ca ne l’est absolument pas. Et tu ferais mieux d’arrêter ça, y’en a un qui va finir par te comprendre et là…
-Meuh nan. Genre je me retourne et ton vietnamien me tire la gueule ?

Il joignit le geste à la parole, tranquillement et le sourire aux lèvres, certain que rien ne puisse lui arriver.

Et fut bien sûr conforté dans son idée. Personne ne l’avait compris et ne pouvait donc déployer la moindre hostilité à son encontre. Il insulta diligemment un passant pour illustrer une ultime fois son propos, avant de plisser les yeux en tentant d’identifier une personne attablée un peu plus loin dans le réfectoire. C’était une silhouette qu’il avait vu à quelques reprises, au cours de la semaine passée.

La RIP avait beau disposer de plusieurs mess, cantines et cafétérias, celles-ci occupaient pratiquement toutes un certain espace afin de satisfaire à la flexibilité de ses effectifs. Pour autant, il était courant de retrouver des visages connus.

Des visages ou des épaules, en l’occurrence.

-Hey, regarde. C’est pas Makwanga, là bas?
-Le sud africain? Où ça?
-Abuse pas, l’est aussi large qu’une armoire et je te le pointe du doigt.
-Ah oui, tiens. Il mange seul?
-Si sa partenaire est une geek, elle doit manger des pâtes devant son clavier, non? Donc ouais, il mange seul.
-Stéréotype. Les geeks ne font pas tous ça.
-Ouais, y’a ceux qui ne mangent pas du tout parce qu’ils ont développé la photosynthèse grâce à leur écran… t’es bien placée pour le savoir, nan?
-JE ne fais pas ça.
-Normal, on a pas encore trouvé de pizzeria pour nous livrer…


Dogaku sourit pleinement, satisfait de son trait d’esprit, et s’accorda une disgracieuse lampée de bouillon à l’arrachée. Sa compagne ne commenta pas sa lourdeur, et préféra passer à autre chose. A court de répliques, elle insista en désigna le sud-africain d’un hochement de tête.

-On devrait aller le voir et le saluer. S’installer avec lui, même.
-Bof. Vu comment l’était bavard durant la mission, j’pas sûr que ça vaille la peine d’essayer.
-Au contraire, il faut faire vite et spontané. Ca montre que l’on s’intéresse à lui et qu’on ne lui veut que du bien.
-Il veut ptêtre qu’on le laisse seul dans son coin? Genre comme tu gavais le japonais, là?
-C’est possible aussi, mais dans ce cas, il faut au moins aller le saluer.
-Pourquoi ça ?
-Parce que je le dis, voilà. Mais pour cette fois, je pense qu’il vaut mieux s’installer.
-P…
-Trop long pour t’expliquer.
-Eh, s’pas d’jeu.
-Je crois qu’on devrait se resservir quelque chose, et aller manger avec lui.
-Mmmh… j’me sens pas de faire deux repas d’affilés aujourd’hui, navré.
-T’es pas sympa… tu le laisses seul, comme ça, sans faire un seul geste vers lui?
-Oui, oui, je suis vraiment mauvais comme bonhomme. C’est pas plutôt que t’as encore faim et que tu viens de trouver un bon prétexte pour t’enfiler les travers de porc?
-Je ne vois pas du tout de quoi tu parles.
-Tu veux mes restes en fait, hein ?
Bah, vas-y seule. T’y arriveras mieux pour briser la glace, chuis sûr.

Sans adresser la moindre objection, la gourmande sud-coréenne s’en retourna vers le self, lorgnant d’un œil expert sur les parts de tartes proposées avant de se diriger vers les plats de résistance, satisfaite de la composition renouvelée du menu. Son partenaire quitta la salle, faisant route vers…

Aucune idée. Bwhooh, j’vais ptêtre juste me poser pour le moment, hein.

Il pouvait essayer d’aller se renseigner sur ces fameux cours d’anglais, ce qu’il aurait à faire de toute manière. On lui avait également recommandé de se faire connaître d’un service spécifique de l’agence, chargé d’identifier les trouvailles des agents préalablement à toute étude en laboratoire, et où son expertise serait efficacement mise au service de l’organisation. Nombre d’administratifs le considéraient d’ors et déjà comme étant un archéologue du paranormal, après tout.

Et Dogaku n’avait, à ces occasions, pas encore eu la force de protester avec suffisamment de vigueur pour établir la vérité. Les conséquences d’une telle méprise ne s’étaient pas encore présentées à lui, aussi ne réagissait-il pas outre mesure. Il pouvait encore avoir une bonne surprise à ce sujet, d’ailleurs.

En plus de ces options, il lui était tout aussi possible de remettre l’ensemble à plus tard et de s’en retourner chez lui, dans l’appartement que lui avait loué son assistante, pour paisiblement terminer sa journée à ne rien faire du tout.


Les escaliers. Tu devrais prendre les escaliers. Ou plutôt ne pas les prendre. Tout dépend de si tu es… pressé. Ou pas.

Qu'est-ce que c'est que ça, encore?

Tu as le choix, bien sûr. Comme toujours. Tu peux t’en laver les mains. Mais tu peux aussi anéantir le travail de toute une vie, si le cœur t’en dis. Les escaliers, le couloir, ou l'ascenseur. Je te déconseillerais simplement de faire demi-tour.

Euuuuh… ouais, c’est ça… ben si l'ascenseur va avoir un accident, j'aimerais bien que tu me préviennes au moins une minute avant que quelqu'un essaie de l'utiliser. Parce que les quatre secondes de la dernière fois, c'était un peu limite, pour réagir.

Puisque tu aimes bien prendre ton temps, peut être que tu devrais faire un somme. Tu finiras par plonger dedans, de toute manière. Tu es très recherché, petit humain.

Okay, on va dire les escaliers alors.


Il se dirigea vers la large cage d’escaliers, hésitant. Ceux-ci étaient larges et bien éclairés, et les dalles des marches bien assez longues pour permettre une marche confortable. Encore que les virages lui paraissaient propices à des collisions entre passants. Dogaku envisagea déjà plusieurs scénarios d’accidents à partir des suggestions que son spectre lui avait soufflées. Avant de s’engager dedans, il jeta un dernier regard vers l’ascenseur, qui ne montrait aucun signe de faiblesse. La RIP bénéficiait d’infrastructures récentes, peut être même créées spécialement pour elle. Le matériel devait très probablement être en bon état.

Il grimpa donc les marches à un rythme appuyé, deux par deux.

Un étage.

Rien.

Deux étages.

Toujours rien. A part ce morceau de chewing-gum sur lequel il venait de marcher. Qui pouvait être encore assez puéril pour mâcher ces confiseries et les abandonner ainsi?
Il réalisa que sa collègue était concernée, en vérité. Et que de nombreux agents n'étaient guère âgés, la maturité physique comme sociale n'étant en rien un prérequis au sein de l'organisation.

Et au troisième étage...

Dogaku fit volte face. Quelque chose clochait, selon lui. Aussi décida-t-il de rebrousser chemin, et descendit précipitamment les escaliers. S'il ne trouvait rien dans le couloir, c'était donc l’ascenseur qui devrait faire l'objet de sa curiosité. Probablement. Le spectre semblait déployer de lourds efforts pour déconcerter son jouet favori à la première broutille venue.

Déconcerté, Dogaku laissa sa chimère réapparaître, et la questionna mentalement. Celle-ci se tordit malsainement dans les airs, entourant l'agent de ses vapeurs, et se contenta de grailler un long bourdonnement métallique.

Sourd, mat et complètement étouffé. Ca n’était pas un bruit que l’entrepreneur entendait habituellement.

Et c'est alors qu'il la vit, oubliant le spectre par un retour soudain à la réalité.

Ou dans un premier temps, qu'il la percuta. Sans violence, au détour d'un virage, mais suffisamment pour qu'ils s'arrêtent tous les deux. Ses chaînes tintèrent mollement à son contact, et attirèrent en premières l’attention du suédois.
Elles étaient faîtes de matériaux hétéroclites, relativement fines pour la plupart, à la manière de pendentifs, et tombaient en une lourde cascade sur le tronc de la jeune femme qui lui faisait face. Elle avait l’air d’être du même âge que le suédois. Et de la même taille.

Loin d’être des entraves, ces chaînes étaient réellement des pendentifs, ornées de bijoux, emblèmes et grigris de tous horizons. Dogaku reconnu pêle-mêle une gravure sikh, un ankh égyptien et divers symboles judéo-chrétiens dans l’étalage de métal.
Un examen plus attentif lui permit également de constater qu’elle portait de nombreux bracelets à ses poignets, et d’autres chaînes pendantes de ses manches trahissaient la présence d’ornements supplémentaires sous cette couche de vêtements.

Il avait affaire à une véritable quincaillerie ambulante. Mais de cet assemblage surchargé et hétéroclite, il ressortait une impression d’harmonie et d’élégance très travaillée. Elle prenait visiblement grand soin de conserver une apparence respectable et élégante, malgré cet abus d’accessoires.

Dogaku resta longuement à la regarder, silencieux et incapable de se détourner d’elle. Son visage lui semblait indéchiffrable, quoi qu’il était clairement jaugé du regard. Un regard surpris qui se demandait qui il était, pour avoir interrompu de la sorte son cheminement. Malgré tout, il se contenta d’observer, curieusement intéressé par cette personne.

Il n’était en rien fasciné par sa beauté, quoi que ce soit d’aussi dérisoire : il n’était pas du genre à ces enfantillages, et elle ne dégageait rien de tel. Il y avait une autre raison pour laquelle il ne pouvait décrocher ses yeux de cette femme.

Il l’avait déjà vu auparavant.
Il ne savait pas encore où, ni quand, mais il en était absolument certain.

Pour autant, quelques effluves florales parvinrent aux narines du suédois, et l’illusion captiva ses sens quelques instants.

Oui… oui, tu es sur la bonne voie. Continue comme ça, Sigurd.

Ne commence pas à rêver, là haut. C’est pas la première fois que je me dis qu’un parfum sent bon.

Non. C’est justement la première fois que tu sens un parfum, ici.

Donner du sens aux paroles du spectre n’avait aucun intérêt, aussi l’occulta-t-il brièvement pour se consacrer entièrement à sa rencontre. Elle aussi le regardait, curieuse de la même manière. Mais son visage ne rappelait aucun souvenir à Dogaku. Au bout d'un long moment, il comprit enfin ce qui avait retenu son attention.

En dehors des bijoux qui l’ornementaient de toutes parts, sa robe, qui constituait l’essentiel de son apparence, était ornée de motifs et d'un emblème qu'il avait déjà rencontré par le passé.
Très récemment, même, réalisa-t-il.

-Alors vous... Confrérie de Braemar, c'est ça?, tenta-t-il en reculant d’un pas, prudent.

Elle ne bougea pas. Lorsqu'elle répondit, après un instant d'hésitation, Dogaku réalisa deux choses. Il s'était exprimé en suédois, ce qui avait peu de chances de faire mouche. Elle avait répondu en anglais, des mots déformés par un accent empâté aux « r » triples qui la rendait difficilement audible, même aux oreilles d'un anglophone confirmé. Cela suffit d'ailleurs à l'enquêteur pour savoir qu'il avait vu juste en citant l’ordre de Braemar.

Braemar, qui n'était pas un dieu ou un obscur ecclésiaste des temps anciens. C'était une ville, touristiquement connue comme étant le lieu de vacances favori de la famille royale du Royaume Uni, ainsi que le théâtre millénaire des Highland Games, un ensemble de rencontres sportives entre les différents clans qui parsemaient l’écosse.

C’était dans cette ville qu’était basée l’une des plus éclectiques organisations du pays. Si ses membres étaient tous natifs du royaume, leurs influences étaient multiples et mondiales, comme en témoignaient les accessoires de la demoiselle qui lui faisaient face.
Ils employaient largement les mêmes méthodes, à travers une myriade de procédés -et catalyseurs- différents.

Et la confrérie avait été l'un des premiers partenaires de l'entrepreneur à l'international. Ils l'avaient aidé à se débarrasser d'un objet, manifestement dangereux, dont Dogaku ne savait pas quoi faire.
Une sorte de cube fait de roche moite, sculpté en une mosaïque tourmentée, dont les formes pesantes semblaient se mouvoir perpétuellement. Trop lentement pour être distingué à l'oeil nu, mais indubitablement, l'antiquaire ayant confirmé son hypothèse par une succession de photographies étalées sur deux semaines.

Il avait longtemps cherché à s'en débarrasser. Cet objet ne se revendait pas: ses précédents propriétaires avaient tous disparus mystérieusement, et le cube -l'artefact, bien sûr- en était incontestablement la cause. Le suédois ignorait quoi, mais quelque chose clochait avec le cube.
A cet instant, il commençait déjà à entendre des voix grinçantes dans son sommeil, et à distinguer des formes lugubres dans ses rêves.

Autres que son Pad'Bol, s'entend.

Il fut donc ravi d'être renseigné par l'un de ses clients réguliers, et redirigé vers des spécialistes de ce genre d'affaires. Un groupement de druides, de sorciers et de thaumaturges écossais, qui s'étaient donnés pour tâche de protéger l'île de monstruosités sans noms.
C’est du moins ce qu’indiquait leur toute récente brochure.

Quelques mois plus tard, ceux-ci demandèrent au suédois de retrouver d'autres fragments de cette collection. L'objet n’était ni plus ni moins qu’un fragment de muraille, à priori innocent, d’une ancienne cité cyclopéenne située dans les profondeurs de l’Océan Indien, au nord-est de Madagascar.
Semblable à une antique Atlantide, le labyrinthe sous-marin n’était désormais plus que le repaire et l’avant-poste -un parmi tant d’autres- d’une colonie grouillante d’abominations prédatrices, aux origines bien lointaines des prémices de l’humanité.

Dans la cité, de ses anciens habitants, il ne restait guère plus que des cris de terreur et d’horreur dont l’écho se faisait encore entendre entre ses murs, paraissait-il, à ceux qui osaient tendre l’oreille dans ce désert de mort.

Toutefois, rien de ceci n’avait d’importance pour le moment.

Aujourd'hui... Dogaku allait faire connaissance avec Evangeline Haylor, sorcière et soeur de Braemar, démonologue à ses heures, et membre à part entière de la RIP depuis quelques semaines, tout comme lui. Un premier pas vers quelque chose qui ne tarderait pas à le dépasser totalement, une fois encore.

Heureusement, il avait la chance de pouvoir faire bonne impression, cette fois-ci. Il avait déjà fait ses preuves auprès de la confrérie, après tout, et n’était pas moins qu’un entrepreneur à succès.

De même, il profitait largement du bénéfice du doute: à l’usage d’une langue étrangère, on ne pouvait décemment pas attendre de lui qu’il soit en pleine possession de ses moyens.

-En effet, j’appartiens bien à Braemar, fit-elle à la fois surprise et flattée d’être ainsi reconnue. A qui ai-je l’honneur?

La jeune femme attendit un instant la réponse, scrutant son interlocuteur silencieux, avant de se rendre compte de son étourderie quand il inclina légèrement la tête sur la gauche, l’air perdu. Elle avait parlé naturellement, dans son plus pur accent écossais qui pouvait très bien constituer une langue à par entière. Haylor hésita un instant, puis répéta sa phrase d’une manière plus conventionnelle, à la manière d’un britannique londonien.

Et le suédois décida de jouer le jeu.

-Sigurd Dogaku, d’Atervinning. Peut être que vous me connaissez comme étant « le suédois » ou « le type aux cailloux démoniaques », remarque…

Il pouvait parler anglais. Un petit peu. Se présenter était facile, il connaissait ses formules sur le bout des doigts et les récitait sans jamais faillir. Et le reste du temps, ses réponses parvenaient parfois à dépasser la simple syllabe solitaire.

-Dogaku, bien sûr que je me souviens de vous.
-Ah?

Il n’avait comprit qu’un mot sur deux, malheureusement. Mais l’intonation d’évidence lui permit de combler les trous sans peine.

-Je me suis chargée de votre correspondance… comme de la plupart d’entre elles. Peu de monde au sein de Braemar daigne se charger de ces activités, en vérité. Evangeline Haylor, enchantée.
-Miss Haylor, releva exclusivement l’entrepreneur. Nan, jamais entendu, désolé. J’avais tout qu’était signé par un Mac-Chéplukoi. Pawning, nan? Panzer?

Des paroles maladroites, peut être. Mais déformées par le prisme d’une maîtrise bancale de l’anglais, elles pouvaient très bien se métamorphoser en quelque chose de bien plus plaisant à interpréter.
Son interlocutrice lui fit d’ailleurs cette faveur, décroisant les bras pour couvrir son sourire d’une main, contentée.

-Oui, merci. C’est un prénom d’origine française.
-Ah. Je vois.
-C’est étrange. Mes confrères m’ont affirmé que vous ne parliez pas du tout anglais, mais… vous vous débrouillez plutôt bien.
-Un peu, j’imagine. Je fais ce que je peux.

Cette fois-ci, il avait tout compris. Il était suffisamment habitué à entendre le contraire pour repérer la subtilité, ce qui le fit sourire légèrement lui aussi. Pourtant, il fallait également signaler que les erreurs d’interprétation allaient dans les deux sens. Après tout, le suédois venait d’effectuer trois fautes de grammaire dans une phrase qui contenait presque autant de mots.
Aussi était-il tout à fait à même de comprendre n’importe quoi aux répliques de la dénommée Haylor, ce dont il avait douloureusement conscience.

-Alors, comment va votre patron, depuis le temps? La dernière fois que je l’ai vu, il se plaignait d’un petit problème de… euh… de pieuvre.
-Une pieuvre?
-Il me parlait d’une pieuvre qui voulait son âme. Ou alors c’était une méduse. Il avait des tentacules qui lui poussaient sur l’avant-bras, je crois.
-Ah, vous parlez de… cela. Oui, il s’en est parfaitement tiré. Ca n’était pas grand-chose, un simple rituel de purification et une opération chirurgicale bénigne en sont venus à bout.
-Rituel de purification? Avec des prières, du feu et de l’eau bénite?
-Pas exactement… mais c’est assez long à expliquer.
-D’ailleurs, comment ça lui est venu? Il a parlé d’une blessure infligée par une momie, mais je ne pense pas avoir tout compris.
-C’est encore plus long à expliquer. Excusez-moi, mais je n’ai pas beaucoup de temps devant moi.
-Aucun soucis, peut être une autre fois alors.
-Bien sûr. Mais vous-même, comment vont les affaires? Mes collègues seront surpris, d’apprendre que vous êtes ici…
-Eh bien en fait…

Et cela continua ainsi pendant une minute de conversation à laquelle Dogaku s’accrochait de son mieux. Un peu pressée toutefois, l’anglaise accéléra sa diction, ce qui finit par perdre son interlocuteur.

-Ce que je vais manger ce soir?, s’étonna-t-il. Ben je sais pas…
-Un instant. Je ne suis pas sûre de vous comprendre. Pourriez-vous répéter?

« Répéter ». Voilà quelque chose qu’il comprenait très bien là aussi. Il respira un instant et releva ses épaules, tentant de remettre de l’ordre dans ses idées. Il allait prendre son temps, trouver ses mots –à défaut d’être en mesure de les choisir- et les poser dans le bon ordre. Tranquillement.

Grâce à cette méthode, sa réponse ne tarda pas.

-Je suis navrée, lui répondit Haylor, l’air aussi surprise que flattée. Cela est impossible, je n'aurais pas le temps. Pourquoi ne pas nous voir en fin de semaine prochaine, plutôt?

Dogaku n'en crut pas ses oreilles, et recula quasiment d’un pas en flairant une incompréhension. Aussi demanda-t-il à la pénitente de Braemar de répéter sa phrase, lentement.
Il se soupçonnait fortement d’avoir été trop approximatif dans sa dernière réplique.


Tu l'as invitée à boire un verre en soirée, après demain.

J'avais cru bien comprendre, merci du tuyau. Comment j’ai fait?

Une légère confusion dans tes références cinématographiques.

Ca veut dire quoi, ça?

Ton anglais se compose en bonne partie de répliques entendues en versions originales, quand Soon-Hak se lasse de son casque. Tu assimiles passivement, sans t’en rendre compte… et particulièrement mal.

J’adore les compliments, ouais.

Vois le bon coté des choses...

Je le vois très bien, merci.


Le spectre s'apprêta à lui répondre, mais Dogaku décida de l'ignorer. L’écossaise attendait sa confirmation, comme s’il réfléchissait en fonction de son propre agenda. Il avait besoin de ne pas commettre d’impair s’il souhaitait décliner sa propre invitation, et se prépara à mobiliser des trésors de diplomatie afin de s’expliquer convenablement et régler tout malentendu.

Il s’éclaircit brièvement la gorge.

-Eh... oui oui, bien sûr, abandonna-t-il. Avec plaisir.
-Vous m’en voyez sincèrement ravie. Maintenant, si vous permettez, je dois y aller.
-Ah ben euh…
-J’essaierais de vous recontacter d’ici là pour les détails. Au revoir.

Il se sentait fatigué. Les conversations en anglais, même les plus courtes, lui étaient toujours aussi éreintantes.
Mais jamais un « good day » ne l’avait laissé pensif de cette façon. Les mots et la voix qui les avait portés lui restèrent longtemps en tête, et il traîna longuement dans le silencieux couloir qui menait au bureau de la formation improvisé de la RIP.
A cet instant, Dogaku se répéta qu'en effet, il avait définitivement besoin de s'investir dans la linguistique.

Et regretta à juste titre de ne pas avoir choisi l’ascenseur. Car il avait déjà comprit qu’il avait là une excellente opportunité de perdre un généreux client.

Ce qui serait bientôt le cadet de ses soucis. Il n’avait pas la moindre idée de ce qui l’attendait.
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